Aurian Guerard des Lauriers
Dans les toiles d’Aurian, on voit d’abord peinture, avec des touches légères, des jus transparents, et de plus en plus, la toile vierge en réserve, comme un silence ou une ouverture sur un autre monde. De temps en temps la surface de la toile est recouverte d’un enduit crayeux, compact et lisse ; parfois pas, et elle est alors tout juste préparée. Une étrange ambiguïté se dégage de ses tableaux qui sont toujours dérangeants, angoissants même, baignés dans une atmosphère qui a l’air fantastique et qui n’est souvent que trop réelle.
Mayhem, Burzum, Sunn O, Crystal Castles… tels sont les noms qu’il cite comme sources d’inspiration. Il trouve des images de ces groupes de musique sur Internet, et compose une sorte d’Atlas Mnémosyne numérique, puis il les mélange, les améliore, et les fait disparaître dans la peinture. Parfois, il se représente lui-même dans son tableau, comme une ombre. On ne sait s’il faut chercher des liens entre ces longs drones monotones, et le rythme des traits sur la toile. La plupart des tableaux ont des titres de chansons. Antwoord, qui est inspiré d’une pochette de disque, représente une jeune fille le bras tendu devant elle. Comme initiée à un rite, sans que l’on sache lequel, elle a six doigts à la main droite. Une sorte de folie, non dite mais bien présente, règne sur ces peintures.
Dans d’autres tableaux, des personnages hantent des forêts, dont on ne sait s’ils sont les fantômes que l’on confond avec les branchages, ou s’ils sont réels, tapis contre les arbres. D’autres fois, des figures occupent toute la surface du tableau : dans Jeune fille après son exorcisme (2010), on a l’impression que le personnage dévore la toile par sa taille monumentale ; au contraire, un visage féminin se devine à peine, presque englouti dans le fond sombre de CC (2010). Une scène d’incendie qui ravage une maison, ou bien des paysages de neige, rappellent les paysages de Caspar David Friedrich et le souffre des tableaux préraphaélites.
Aurian est peintre, mais pratique aussi la gravure, dont il constate combien elle se diffuse facilement sur Internet, selon sa vocation originelle ici renouvelée. L’atmosphère tragique des scènes de Gustave Doré surgit souvent de ses plaques. Il les conçoit aussi en mélangeant des images, et s’inspire de légendes comme celle de Saint Hubert, qui n’avait pas pu résister à sa passion de la chasse un Vendredi Saint, et vit un cerf avec une croix lumineuse entre ses bois.
Si la culture gothique semble souvent proche de ces peintures, c’est moins pour la noirceur de cette esthétique, que pour les propos critiques qu’elle permet de tenir sur la culture de masse, mais sans en sortir. Des chansons aux contes et légendes que l’on raconte depuis des siècles, entre sorcellerie et exorcisme, la culture de masse est ici omniprésente. Aurian cite aussi Guy Debord : « À quel moment le choix a-t-il tardé ? Quand l’occasion a-t-elle été manquée ? Nous n’avons pas trouvé les armes qu’il fallait. Nous avons laissé faire… j’ai laissé faire le temps, j’ai laissé perdre ce qu’il fallait défendre. »
Quelles que soient leurs formes, toutes ces recherches se rabattront dans la peinture, peu à peu dégagées de leurs références initiales. La transe du romantisme habite l’œuvre d’Aurian. Il ne peint que très peu, scrupuleusement, pour ne pas inonder le monde d’images inutiles. On pourrait entendre dans ses tableaux le calme de la forêt, mais ils sont habités d’une profonde intranquillité.
Anaël Pigeat



